Origine du nom

« Villeneuvette » (petite ville nouvelle) doit son nom au fait qu’elle a été construite de toutes pièces au XVIIe siècle lors de la création de sa manufacture.

Localisation (cliquer pour accéder à Google Maps)

La manufacture drapière de Villeneuvette, aujourd’hui petit village de quelques dizaines d’habitants, se trouve au cœur du département de l’Hérault, à proximité du lac du Salagou,  à trois kilomètres de Clermont-l’Hérault sur la route de Bédarieux. La manufacture a été établie au bord d’une petite rivière appelée Dourbie, affluent de l’Hérault (ne pas confondre avec d’autres « Dourbie » ; c’est un toponyme d’origine celtique qui signifie « eau courante »).

Histoire de Villeneuvette

Après les guerres de religion qui ensanglantèrent le Languedoc, Clermont l’Hérault est une « place de sûreté » pour les protestants. Un groupe de « religionnaires » de cette ville décide de créer en 1674 une manufacture de drap de laine, en utilisant la laine des Causses et des Pyrénées, la main d’œuvre locale et l’eau pas trop calcaire de la Dourbie. Ils font appel à des artisans anglais et hollandais pour encadrer leur personnel et  assurer une production de qualité, dite de « londrins seconds ».

Le ministre du roi Louis XIV, Colbert (surintendant des bâtiments et manufactures depuis 1664) veut dynamiser l’économie locale, qui connaît un certain essor à cette époque, grâce notamment à la construction du canal du Midi et du port de Sète (à la fin du XVIIe et au début XVIIIe siècle) et concurrencer les textiles anglais et hollandais au Moyen-Orient. Les fondateurs, obtiennent en 1677, sous réserve de garantir la qualité nécessaire pour l’exportation au Levant, le label de « manufacture royale », accordant d’importants avantages fiscaux et l’autonomie par création d’une « nouvelle communauté d’habitants » (sic), qui prend le  nom de Villeneuve-lès-Clermont (qui évoluera plus tard en municipalité).

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Plan aquarellé, collection privée

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Martin Philippe

Les fondateurs aménagent alors les moulins existants et bâtissent la cité telle qu’on la voit aujourd’hui. Ils captent la rivière et une source abondante alimentant la manufacture en eau pour laver la laine, teindre les tissus et entraîner les roues à aubes des moulins à foulons, et ils organisent la production.

Les débuts sont difficiles : faillite en 1681, reprise par les créanciers, mais rachat en 1703 par le frère de l’un des fondateurs, Honoré Pouget. Celui-ci revend l’affaire en 1720, au protestant Guillaume III Castanié d’Auriac, drapier de Carcassonne, qui vient d’acheter la baronnie de Clermont-de-Lodève (Clermont l’Hérault). Son fils, Guillaume IV, élevé dans la religion catholique, agrandit la première chapelle pour en faire la grande église actuelle et embellit la cité.

La manufacture passe ensuite de main en main par vente et voie d’héritage jusqu’à la Révolution, qui interrompt la production.

Au XIXe, Joseph Maistre, négociant en laines et propriétaire d’une tannerie à Clermont-l’Hérault, hérite d’un sixième du domaine. En 1803, il rachète les parts de ses cohéritiers. Il reconvertit l’affaire pour le drap militaire, la France ayant perdu le marché du Levant.

L’Angleterre avait amorcé la révolution industrielle : il s’associe à des Britanniques pour mécaniser les opérations de cardage et filage. Ses fils puis son petit-fils Jules Maistre développent l’entreprise ; ils prolongent le réseau hydraulique, introduisent des turbines modernes et, surtout, des machines à vapeur pour entraîner les mécanismes et produire toujours davantage avec le même effectif.

Au XXe, la production se diversifie un peu, mais, après la seconde guerre mondiale, l’industrie lainière languedocienne cesse, ne bénéficiant pas de l’aide du plan Marshall, réservée aux régions sinistrées.

La production s’arrête définitivement en 1954. Les héritiers se partagent le territoire en 1964. La cité est mise en copropriété en 1968. Les acquéreurs, 48 copropriétaires, restaurent tous les logements et réhabilitent la moitié des anciens ateliers. La municipalité demande et obtient en 1995 la protection de l’Etat en Zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP).

Les autres ateliers, très dégradés, sont achetés en 1990, par le Conseil Général, qui cherche depuis comment les réhabiliter. Il rachète également 35 ha de collines, le Bosquet et le parc pour les protéger et les ouvrir au public gratuitement.

L’originalité et la qualité de son patrimoine ont valu de nombreuses protections à Villeneuvette : inscription au titre des Monuments Historiques du portail monumental porteur de l’inscription « Honneur au travail » et du buffet d’eau de 1740 en 1944, création d’une ZPPAUP sur l’ensemble de la commune en 1995, inscription de l’entrée et de la cité en 1945 à l’inventaire supplémentaire des sites, inscription en 2010 de l’église.

La vie quotidienne à Villeneuvette

La grande originalité de la manufacture de Villeneuvette est son implantation en milieu rural, loin de toute agglomération. Tous les logements et tous les ateliers se situent à l’intérieur d’une même enceinte ; la nuit, on ferme les portes : tous sont tenus de rester dans Villeneuvette.

Une véritable autarcie s’organise. La manufacture entretient un troupeau de 800 moutons et un potager de 1,5 ha qui fournit la base de l’alimentation. Comme les ouvriers travaillent et vivent sur place, des boutiques  vendent des denrées complémentaires de première nécessité (le blé, l’huile, le vin, la viande et le poisson). Une chapelle est bâtie, une infirmerie et une école pour les enfants jusqu’à 12 ans sont organisées, des artisans  sont installés (menuisiers, serruriers, boulangers). Ainsi, la manufacture devient rapidement un véritable petit village.

Afin de veiller à une bonne organisation du village-usine, un règlement assez strict est établi. La journée de travail commence à cinq heures et demie du matin et se termine à cinq heures du soir.

Au XIXe siècle, les préoccupations sociales se développent : la scolarité est prolongée jusqu’à 14 ans, une des toutes premières caisses de secours en France est instituée, gérée par les représentants du personnel : prélèvement de 1% sur les salaires, doublé par les patrons, pour couvrir les frais médicaux et les retraites…

Les jardins sont lotis en parcelles affectées gratuitement aux ouvriers, à charge à eux de les faire fructifier. Les logements ne sont plus loués, mais attribués gratuitement au personnel.

Alors que dans le voisinage, à Bédarieux ou Lodève, dans la même industrie, il y des grèves, échauffourées, voire mort d’homme, à Villeneuvette, les patrons Maistre n’enregistrent en 150 ans qu’une demi-journée de grève.

Description des grands points du village-usine

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Portail d’entrée de Villeneuvette, Office de Tourisme du Clermontais

  • Le portail monumental :

A l’entrée principale de la manufacture, ce portail a été érigé dès l’origine puisqu’on parle en 1681 de « la cité entièrement close de murs et ouvrant par trois belles portes ». Il a peut-être été embelli par Guillaume IV Castanié d’Auriac

Il portait l’inscription « Manufacture Royale » ; le mot Royale a été bûché avec soin en 1848, en même temps que l’on gravait sur l’attique la devise « Honneur au travail », sur un enduit recouvrant des sculptures dont il ne reste que le soubassement

  • L’église :

L’édifice est particulièrement intéressant. Les fondateurs, protestants, avaient créé une chapelle catholique dès l’origine, inaugurée en 1678. Le premier propriétaire catholique l’a agrandie en 1740 telle qu’on la voit aujourd’hui. De plan rectangulaire,  elle est sobre et utilitaire.

En 1870, Jules Maistre l’a fait décorer par un peintre d’édifices religieux célèbre à l’époque, Jacques Pauthe. L’iconographie de l’église témoigne du système social paternaliste chrétien,  tel qu’il existait pendant l’essor industriel du XIXe siècle. Le panneau le plus significatif montre l’archange Saint-Michel terrassant le matérialisme et l’athéisme.

La place Louis XIV :

A partir de 1803, c’est la chapelle privée de la famille Maistre, avec une crypte pour leurs défunts. Elle l’est restée lors de la séparation  de l’Eglise et de l’Etat en 1905. En 1994, les héritiers l’ont cédée pour le franc symbolique à la municipalité[1] qui a fait refaire le toit puis restaurer les peintures et les façades avec des aides publiques et privées. Son intérêt sociologique et les efforts de tous ont amené la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) du Languedoc-Roussillon à l’inscrire au titre des Monuments Historiques en 2010.

La place existe depuis l’origine. La fontaine-abreuvoir au centre  était alimentée initialement à partir du Vivier. En 1860, une conduite en fonte fut tirée depuis la source du pont de l’Amour. Au début du XIXe siècle, les bâtiments abritaient la mairie et l’école au milieu, les logements du portier et de l’instituteur ainsi qu’une magnanerie.

 

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Place Louis XIV, Office de Tourisme du Clermontais

  • Les logements ouvriers :

Ils occupent cinq bâtiments parallèles. Chacun de ces bâtiments est divisé en « cellules » identiques selon trois plans types. L’âtre familial était le plus souvent à l’étage, libérant le rez-de-chaussée pour des activités professionnelles.

Un passage dans le long bâtiment nord, avec une belle grille du XVIIIe, ouvre sur les jardins.

 

Logements des ouvriers, source internet

  • Le manoir de fabrique :
 

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Le manoir de fabrique, Office de Tourisme du Clermontais

Il borde la Grand-Rue. Il est, dès la fin du XVIIe siècle, le cœur de la manufacture. Il abritait des logements de maître, mais aussi des ateliers de préparation  et de vérification de la laine. Cet édifice se distingue de l’ensemble des autres constructions par sa dimension. Son pavillon central   contient un escalier à noyau ajouré datant de la fin du XVIIe siècle ; il a été surélevé au XIXe siècle et transformé en un campanile qui domine l’ensemble.

  • Les jardins :

Au nord de la cité s’étendaient sur près de 1,5 ha des jardins potagers et de vergers, établis par la manufacture pour assurer au personnel un approvisionnement à des prix raisonnables.

Vers 1740, Guillaume IV Castanié d’Auriac les embellit par un buffet d’eau et un bassin de 14 m x 9 m, avec jet d’eau, purement décoratifs.

A la fin du XIXe siècle, on empiéta sur  l’espace des jardins afin de bâtir un local pour la machine à vapeur, sa chaufferie et sa grande cheminée de 1883. Puis, au début du XXe siècle, deux bâtiments, en métal et verre,  furent installés pour les métiers à tisser qui fonctionnaient à l’énergie électrique.

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Office de Tourisme du Clermontais
  • Le Pont de l’Amour :

Au-delà  du portail ouest, un chemin aménagé par le Conseil Général prolonge la  Grand-Rue dans la vallée de la Dourbie. Dans cette vallée se trouve encore le  complexe système d’adduction d’eau qui alimentait les installations manufacturières.

Dès 1881, un  « béal [1]»  franchissait la Dourbie, à 500 mètres en amont de la manufacture, grâce à un pont-aqueduc, dit « Pont de l’Amour[2] » qui conduisait les eaux d’une source  et de la Dourbie jusqu’à un grand réservoir, le Vivier.

 

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Pont de l’amour, Office de Tourisme du Clermontais

Au XIXe siècle, pour disposer de plus d’énergie, on doubla ce premier réseau par un béal de 2 500 m qui captait l’eau sur la commune de Mourèze, franchissait une vallée par un siphon pour alimenter un grand bassin sur la colline de la Bruyère qui domine Villeneuvette. De là, une conduite forcée entraînait en contrebas des turbines dans l’usine. Ces éléments sont encore en place et   pourraient être restaurés.

[1] : Canal d’alimentation d’un moulin à partir d’une source ou d’un cours d’eau.

[2] : La coutume veut que, le jour de la fête de Villeneuvette, les couples de jeunes gens s’avancent ensemble sur ce pont main dans la main, chacun sur un des côtés de l’aqueduc. Exercice périlleux ! S’ils parviennent à traverser ainsi la vallée, c’est le mariage assuré dans l’année.

[1] : Sous réserve qu’elle reste consacrée au culte catholique.

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